40 ANS DE VOYAGE A PIED

Et vous, pourquoi marchez-vous ?

TÉMOIGNAGES

Bertrand Jouanne Bertrand Jouanne

Bertrand Jouanne

Partenaire Terres d'Aventure Islande (et bipède)

Prise au premier degré la question est amusante. Et la réponse assez simple. Je marche car je suis un bipède. Par bonheur le bipède que je suis a la faculté de penser et de ressentir des émotions. Et c´est justement cette qualité qui m´offre ce luxe. Comme tout un chacun je ne garde pas le souvenir de cette courte période durant laquelle je dus me contenter de ramper. Mais enfant, comme tous les enfants, je connus cette joie de courir, grimper, sauter pour un oui ou pour un non. Et puis le temps passe, on finit bien par s'assagir, à défaut de rester éternellement jeune. Et au fond, à quoi bon courir ? Le dicton ne dit-il pas que qui veut aller loin ménage sa monture ?
J'ai le souvenir d'un vieil homme habitant ma rue, qui vécut presque centenaire, et d'une remarquable lucidité. Deux fois par jour il remontait notre rue, été comme hiver, et à Reykjavík les hivers ne sont pas seulement longs, mais sombres et rudes, enneigés, les trottoirs sont souvent verglacés. Il devait être décidé pour ne presque jamais déroger à ses deux sorties. Il remontait donc notre rue. À son rythme, paisible, constant. Discrètement il finit par ajouter à sa panoplie de randonneur une canne. Qui allait si bien avec son chapeau. Il était élégant. Un jour Bergur cessa de sortir et peu après il finit par nous quitter, emporté par le temps. Je pense parfois à lui. Lui aussi rampa, courut, grimpa, sauta. Lui aussi s´assagit à défaut de rester éternellement jeune et jusqu'au bout ou presque il réussit à marcher. Sans doute par simple hygiène de vie mais sans doute parce qu'il en avait toujours été ainsi et que ce geste mécanique lui était primordial. C´est cela, primordial.
Lorsque je pense à Bergur la question prend plus de sens. Pourquoi je marche ? Pas seulement parce que cela m´est naturel. Cela m'est primordial. Lorsque je marche si le monde résonne (ou raisonne ?) au bruit discret de mes pas, j´ai bien la tête dans les nuages. C´est cela, les pieds sur terre, la tête dans les nuages. Et au-dessus sont les étoiles. Peut-on mieux décrire la marche ?
C´est en marchant que viennent les bonnes idées. C´est en marchant que je prends la mesure du monde puisque cette vitesse qui est mienne sans artifice, est la plus naturelle. Comme le monde qui m´entoure. Qui n´a pas remarqué que marcher permet de s´absenter aux choses qui nous entourent pour méditer, se ressourcer ? C´est en marchant que je prends le temps de découvrir de nouveaux horizons, sans cesse changeants. Sans parler des lumières et des tonnes de ciels que nous croisons en chemin. Car le spectacle va du plus petit au plus grand.
Chaque marche est une histoire, nous raconte une histoire. Enfant sautillant je rêvais d´Islande. J´ai réalisé mon rêve et j´y vis ; et par bonheur le Groenland est à côté. Alors des histoires j´en ai vécues quelques unes à travers les champs de lave, au bord des glaciers sinon sur, face à l´océan, au fond d´un cratère (éteint), à remonter une faille (éteinte aussi), le long de torrents fougueux quand il ne faut pas déchausser pour sentir leurs eaux glaciales me saisir les arpions. Sur des sentiers imaginaires qui n´existaient pas (je préfère croire qu´ils n´existaient pas), car marcher c´est imaginer le monde et si le monde était réduit à « mon » île alors il n´aurait pas grand-chose à voir avec celui qui nous entoure. Il a un je-ne-sais-quoi de céleste en Islande que je n´ai pas trouvé ailleurs (enfin, si, un peu aussi au Groenland).
Au fond je marche sans doute comme tant d´autres pour trouver l´harmonie du monde, parce que comme Julien Gracq l´a si joliment écrit "Ce monde est consentant à l´homme plus qu´on ne pense". Avec un peu de chance j´aurais pu avoir aussi des ailes. Vous imaginez un peu ? Marcher ET voler. Mais comme tous mes semblables, enfin, tous ceux qui ont assez de chance, je n´ai "que" mes guiboles et mes deux pieds. Et des rêves plein la tête. Alors à défaut de me prendre pour Icare je me vois en Leifur Le Bienheureux ou en Rasmussen (je sais, je triche, lui ne sortait pas sans ses chiens) et me dis que chaque marche est une ode à l´itinérance et un fugace retour aux nomades que nous avons tous été, une poésie qui s´écrit dans le sillon que je laisse. Et j´espère pouvoir marcher aussi longtemps que Bergur.

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