40 ANS DE VOYAGE A PIED

Et vous, pourquoi marchez-vous ?

TÉMOIGNAGES

Isabelle Ruiz Isabelle Ruiz

Isabelle Ruiz

Enseignant-chercheur

Stromboli

Comme si c'était hier, les images sont restées. Nous avons vu le grand disque rouge se faire avaler par les brumes cendrées. Nous avons mis les casques orange, les lampes frontales et, derrière nous, la lune s'est levée : énorme hostie dentelée, transparente, spectrale. Nous avons atteint un plateau surmonté d'un grand cercle de béton autour duquel d'autres humains, déjà casqués de bleu et de jaune, attendaient leur tour pour monter au sommet du volcan. De ce poste d'observation, on pouvait déjà par intermittence voir des gerbes rouges jaillir d'un cratère latéral en contrebas. C'était le crépuscule. Seule, j'aurais été terrifiée. Mais les autres étaient si nombreux que les explosions me parvenaient à travers le mur protecteur de leur perception.
Nous mangeons notre pique-nique en commentant le spectacle partagé. Puis notre tour arrive et, entre chien et loup, nous entamons la dernière ascension en file indienne, sans dire un mot. Sous l'éclat de la lune, nos frontales, inutiles, resteront éteintes. Au sommet, il fait nuit. Une rangée de gens assis au bord des ténèbres admire les bouquets de feu décochés dans un bruit de tonnerre par le gouffre mystérieux. L'obscurité retombe après chaque explosion et la suivante, longtemps attendue, nous surprend à chaque fois. Les vibrations de la terre entrent dans nos corps et nous font tressaillir. C'est une émotion sonore, visuelle et tactile : on n'y échappe pas.
Ensuite, nous entamons la descente sur les sentiers de cendre qui amortissent nos pas. Commence alors une longue cavalcade dans le sable argenté au clair de lune. Au loin, la mer, infinie, scintille. On nous a distribué des masques de papier qui protègent un peu de la poussière que nous soulevons. Sous les masques, nos visages se couvrent de la vapeur de nos respirations. Les autres casqués ont disparu, nous sommes entre nous dans le silence de la nuit claire. Le volcan, la mer, tout le paysage en noir et blanc nous appartiennent. Je n'ai pas de guêtres et mes chaussures se remplissent bientôt de cette poudre grise qui m'enserre les chevilles. Mais je continue ma course à un rythme régulier, un pied s'enfonce, puis l'autre. Je suis rejointe par mes amis qui me prennent chacun par la main. Nous dévalons la pente de front en accélérant. Nous rions comme les enfants dans la neige. Le vieux guide Zaza court aussi en s'esclaffant : "Il bambino dentro de me!".
Nous faisons halte pour vider les chaussures et retirer les casques qui nous font transpirer. Puis la course se poursuit en file indienne. Nous ménageons une distance suffisante entre les uns et les autres pour ne pas respirer trop de poussière. Mais dans cet isolement provisoire je nous sens liés par un lien spécial : la magie de la nuit. Nous descendons au même rythme. C'est une danse commune. Je vois osciller sans bruit devant moi les silhouettes argentées de mes amis, comme dans un rêve. Le sable assourdit tous les sons. Nous trottons toujours, mais j'ai l'impression que tout est immobile et que le temps s'est arrêté. J'ai conscience de vivre un instant d'éternité.

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