40 ANS DE VOYAGE A PIED

Et vous, pourquoi marchez-vous ?

TÉMOIGNAGES

Michel Serres
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Michel Serres

Philosophe

MARCHER
ON ÉCRIT AVEC LES PIEDS

Boustrophedon. Par ce mot qui nous semble étrange, nos ancêtres nommaient l’écriture primitive qui courait de gauche à droite et, à la ligne suivante, en sens opposé, comme les deux bœufs que le paysan piéton encourageait de la voix, en labourant tous trois, tirant et guidant l’araire, piétinant la glaise et cheminant lentement, pesamment, par zigzags, d’abord de gauche à droite du champ, puis, au sillon suivant, se retournant de la droite vers la gauche. Écrire sur une page s’ensuit de ce travail sur le pagus, terme latin qui désignait le carré de terre que le paysan cultive, où il marche et laboure en suivant ses bovins. Bous, les bœufs ; strophedon, oui, la strophe ! L’écriture creuse sillon après sillon ; lettres et phrases disent les marques de cette marche pas à pas.
Qui écrit ? Les bœufs ou le laboureur ?

Écoutez maintenant "le piétinement sourd des légions en marche". Pourquoi ce rythme discret sonne-t-il à mes oreilles et m’accompagne-t-il, pendant que je médite en arpentant le bois, depuis que je l’ai lu et entendu dans Heredia ? Les poètes écrivent en pieds ; ceux de l’alexandrin comptent, comme la montre, douze coups, douze pas, douze voix, douze temps ; ils résonnent exactement comme sonne une horloge, comme le temps qui ne se compte bien que duodécimal. De même Verlaine, dans Sagesse : "C’est étonnant comme les pas de femme résonnent au cerveau des pauvres malheureux. Midi sonne…"
Qui marche ? Le poète ou cette bien-aimée ?

Et pourquoi ce vers de Virgile - Énnéide, 8, 597 -, Quadrupedem putrem sonitu quatit ungula campum, aussi bien que son modèle, celui d’Homère - Iliade, X, 535 -, hantent-ils la mémoire de tout écrivain qui vaille ? Non point, comme disent les doctes, pour la réussite d’une harmonie dite imitative qu’un enfant doué saurait assez bien reproduire, mais par l’écoute d’un bruit de fond issu de la nuit du corps, porté par cet ongle quadrupède qui passe et tonne en frappant la poussière du champ, frangé comme les sautes du vent frais, bruit qui frappe les rythmes par pieds, tempo qui emporte l’écrivain.
Qui marche, qui galope ? Moi ou le cheval ?

Aveu. Quand j’écris, je compte, je chante, je scande. Jadis j’appuyais ma plume sur l’accent tonique et la levais avec l’e muet : pair, impair, passe et marche. Maintenant mes doigts frappent la console de l’ordinateur comme des pieds qui marchent ou dansent. La gueule accompagne le pas et la plume, fascinée, suit le rythme du chant. Par consonnes tambourins et voyelles cymbales, mes pages orchestrales marchent en paragraphes à mille pattes sonnantes et trébuchantes. Me voilà batteur de caisse sèche, danseur piétinant un fandango, musicien manqué, montre compte temps, marcheur à la recherche aveugle du chasseur-cueilleur.
Écrivain ou randonneur ?

L’inspiration part du souffle de la marche et les phonèmes montent des pieds qui frappent le sol et, comptant le temps, laissent des traces, des marques par terre, s’impriment sur la poussière, sculptent et modèlent la glaise ; ailés, ils entendent et reproduisent les répétitions, sautent pour prendre vol et ascension. Le pied oreille piétine par comptines, répète rondes et ritournelles, itère maints refrains, se meut, émeut, fait battre le cœur, vaciller la voix, trembler la main qui tient la plume parce qu’entrent en interférence toutes les horloges oscillantes du corps.
On écrit au rythme des pieds.

Le pied entend. Marcher, courir sans chanter ne vaut ; écrire sans marcher ne se peut. Veux-tu écrire ? Piétine le sol, marche, danse, saute, cours.
On écrit avec les pieds.

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