40 ANS DE VOYAGE A PIED

Et vous, pourquoi marchez-vous ?

TÉMOIGNAGES

Niko LFB
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Illustrateur

Je te rejoins cet après-midi dans une salle de concert, à l'est de la ville. Je n'ai presque plus mal aux pieds. On discute ensemble de la performance que tu vas présenter le 13 de ce mois, pour un festival en vogue. Il y a une semaine, tu m'as écrit par WhatsApp pour me demander de t'aider. Tu dis aimer travailler avec moi, car si je ne trouve pas forcément de solutions aux questions pratiques que tu te poses,

"J'aime confronter ma pensée à la tienne, et nous déplacer ensemble mentalement, sans trop savoir vers où. Ça fait émerger des choses".

On a souvent fait ça tous les deux, tenter d'aller d'un point de départ A vers un résultat B, et se perdre en chemin dans les méandres d'un processus de pensée. Avec plus ou moins de succès. Quoi qu'il en soit, ça nous conduit souvent vers quelque chose de plus original que ce vers quoi nous voulions aller au départ.
Inverse est la façon dont nous marchons l'un à côté de l'autre :
Je me déplace avec une foulée ample et horizontale, c'est-à-dire que mes pieds se soulèvent à peine du sol quand je change d'appui. Toi, tu sautilles. Chaque pas est un prétexte pour t'élancer vers le haut, ce qui donne littéralement l'impression d'être à côté d'une balle rebondissante, ou d'un danseur à la cour de Versailles qui s'élève dans un entrechat un peu ridicule. Tu sembles vouloir grandir à chaque foulée pour apercevoir un horizon caché derrière un mur imaginaire. Une puce et un hydroglisseur...

Au cours de ces deux dernières années, j'ai marché pour te regarder marcher. Pour vérifier à chaque occasion que nos pas ne parviennent décidément pas à s'accorder, et que pour me déplacer à tes côtés dans la rue, je dois casser mon rythme de croisière une fois tous les trois pas. Sinon nous marchons en quinconce. C'est à la fois très agaçant et beau.

Il y a une semaine donc, quand tu m'écris pour me demander de l'aide pour ta création, je suis dans le Jura avec quatre amis. Cinquante kilomètres de marche en deux jours, sur des sentiers qui jouent à saute-mouton entre le territoire suisse et la France. Il pleut à verse, nos capes imperméables atteignent vite leur seuil de tolérance et nous macérons dans une mixture faite de pluie et de sueur. Tu me demandes pourquoi je m'inflige ça, toi, tu n'aimes que la ville.
J'aimerais te faire une réponse magnifique et te dire que cette randonnée est l'occasion de me sentir en communion avec la nature, et pourquoi pas avec le monde dans sa globalité. En vrai, j'ai juste envie de rejoindre le gîte d'étape, manger une fondue et dormir dans des draps secs. C'est vrai que marcher sous cette pluie me fait chier - passe-moi l'expression - et sous la pluie battante, j'aimerais me téléporter comme dans Dragon Ball Z, que je regardais étant petit.

Pourtant, si j'observe un peu plus profond en moi, je ressens une certaine jouissance, qui dépasse les contingences strictement matérielles de la marche. Jouissance de sentir que je suis capable de faire bouger le monde à partir de mon propre déplacement. C'est un luxe de me perdre un jour en ville ou dans un bois que je connais mal. Savoir seulement que je peux rejoindre un lieu ou un panorama qui vont me permettre de m'orienter. Tout ça grâce à mon propre véhicule, ça donne à ma condition de piéton celle d'un explorateur du cosmos. M'ouvrir à un espace nouveau est la matérialisation de l'espace mental. J'ai la sensation d'accéder à des portes derrière lesquelles j'accède à la manne qui me permettra de rejoindre le pays de Canaan, à pied sec.
Ce matin, un truc idiot, je me suis foulé la cheville dans l'escalier. Une douleur sur le coup, qui s'est immédiatement calmée. Puis nous passons l'après-midi ensemble pour ta performance. Après ça, on marche vers le métro. Ma douleur se réveille soudain et je boite. C'est la première fois que j'ai l'impression de m'accorder à ton pas. Marcher pour se surprendre.

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