40 ANS DE VOYAGE A PIED

Et vous, pourquoi marchez-vous ?

TÉMOIGNAGES

Patrice Pleutret
Patrice Pleutret Patrice Pleutret
Patrice Pleutret

Patrice Pleutret

Auteur

Je marche...
Je... marche.
Et je marche encore.

Pourquoi je marche ?

Je marche depuis que, tout petit, j'ai aperçu la ligne d'horizon. Pour aller la voir. La toucher.
Elle était au bout d'un jardin de mon papa. Là...
Elle était aussi dans les cartes, les livres ; les tout premiers que j'ai eus...
J'avais à peine trois ans et mon parrain m'avait fait cadeau d'un livre sur l'île de Pâques. Et il a fallu que je regarde un globe terrestre, que je comprenne... J'étais déjà dedans, parti... J'avais même réussi à placer l'île aux Mo'ai sur une carte du monde que mon frère aîné possédait. Je m'étais juste un peu planté : j'avais placé l'île de Pâques à Chiloé - soit : à quelque 3200 kilomètres d'océan Pacifique sud de sa réelle situation. Et j'ai longtemps imaginé que j'irais découvrir l'île de Pâques à Chiloé. Quand j'ai réalisé mon erreur, j'étais déçu de moi, un peu réconforté quand même parce que les deux îles sont chiliennes...

Dès lors, j'ai planté mes yeux dans les cartes. Toutes celles qui me tombaient sous la main. Et il y en a eu vite beaucoup ! Je voulais aller au bout des cartes départementales et de France - je me souviens de Cerisiers en Bourgogne et Burgos en Espagne. "Je veux y aller, maman !" Pourquoi tu veux aller là ?" "Pour aller voir ce qu'il y a... après !..."

Dans la foulée, j'avais à peine cinq ans, j'ai tracé -véridique!-, carte Michelin après carte Michelin, l'itinéraire pour aller depuis la Champagne jusqu'à Lugano, au bout du Tessin suisse. Et mon père a suivi cet itinéraire que j'avais tracé. Et j'ai remis ça l'été suivant. Je venais de découvrir les Alpes et le Jura...

Déjà, je marchais. Fasciné par cette ligne d'horizon qui s'éloignait chaque fois que je faisais des pas vers elle. En moi, je sentais qu'elle me disait "viens !". "Viens !..." ("J'arrive !"). J'avais, selon ma maman, le sang de mon grand-père maternel dans les veines - ce petit bonhomme, amoureux de la nature, qui marchait, marchait, infatigable. Et qui, en agent de chemins de fer, avait le goût du voyage, et m'a sans doute transmis ses gênes.

Et puis j'ai eu - donc - très tôt ces images d'ailleurs. Par ce livre de mon parrain, mais aussi grâce à des "Tour du Monde" que mon frère bien plus âgé achetait régulièrement - et dans lesquels j'ai dû apprendre à lire et à constituer des rêves, des envies, des besoins... Une passion: l'expédition aventure.

Les Français n'aiment pas la géographie... J'étais à l'école primaire, pour mes devoirs de vacances, entre deux dictées - dont celle qui m'est toujours restée est "Annapurna, premier 8000" - j'ai dessiné la carte du monde avec tous les pays...

Je sentais déjà en permanence que "ça bouillonnait" dans mes veines. J'avais besoin de toucher tout cela par moi-même.

Mais l'argent ne coulait pas à flots dans la famille et mes parents étaient plutôt du genre à modérer les envies inquiétantes de leur chérubin. Alors, comme mon grand-père, je marchais, marchais...

A l'adolescence, j'ai senti poindre un autre besoin : l'image. La photo.

Comme j'aime rapporter les belles choses, faire partager, j'ai eu cette trilogie qui s'est imposée dans mes tripes pour l'éternité : aller, marcher pour voir ces endroits où tout le monde ne va pas, photographier pour, ensuite, raconter à mon entourage. Cette trilogie s'est érigée en moi au niveau de vocation.

Et puis une fascination pour les civilisations est venue se greffer (tiens ! Mon grand-père marcheur impénitent adorait l'Histoire !...). Et puis, une certaine facilité pour les langues, le goût de parler, de connaître, de comprendre s'est ajoutée aussi...

Je marche parce que j'ai besoin d'aller là, à la rencontre d'un ailleurs, d'une autre vie ; de l'authentique aussi... Je marche... parce que j'aime - J'AIME - la découverte, la culture, les gens...

J'ai réussi à répondre à cet amour en Europe, Amérique, Asie, Australie. Souvent au pas... de course - en raison de mes moyens et du temps dont je disposais...
Depuis quelques années, je marche, parce qu'après un accident d'abord puis une folie due à des imbéciles dont j'ai été victime, marcher est la principale chose qui me reste. C'est d'ailleurs cette passion qui m'a porté pour que je trouve la force de lutter pendant des années pour me rétablir...

Aujourd'hui, je marche toujours parce que les mêmes forces s'agitent avec une force irrépressible dans mes veines et mes muscles. Et je marche pour exprimer le fait que je suis encore en vie. Et puis, aussi, parce que j'aime - J'AIME ! - toujours aussi fort la découverte, la culture, les gens...

Je marche jusqu'au bout extrême de mes capacités (j'ai même franchi deux 5000 au Népal - deux jours de suite - alors que mon cardiologue, quelques années plus tôt, m'avait déconseillé de dépasser les 1000 mètres). Je marche pour aller encore voir derrière l'horizon, tiré par la voix de cette sirène qui continue de me dire "viens !"

Je vais continuer, j'espère, à marcher. A aller à la limite de mes capacités. Pour connaître encore ces moments magiques... Comme en Ecosse où j'ai débarqué dans un village qui n'est pas sur la carte et où aucun Français n'était jamais venu. Comme pour aller me perdre dans un endroit d'Asie qui n'offre pas de garantie de sécurité et sachant que je ne parle pas la langue - et tant pis si je dois courir, poursuivi par des militaires prêts à me tirer dessus, pour me planquer encore dans une poubelle pendant une heure. Comme quand j'ai traversé la jungle guatémaltèque alors qu'il y avait des combats violents - et que j'ai chanté la Marseillaise à tue-tête pour que l'on sache que j'arrivais et que l'on n'ouvre pas le feu sur moi. Comme quand un pote m'a permis de franchir 2000 mètres, après l'annonce du cardiologue, et que j'ai bien cru - et lui aussi - ne pas réussir. Comme quand j'ai franchi 5300 mètres (deux fois !) alors que les conditions météo semblaient rajouter du 0% de chance pour moi. Comme j'ai accompagné mon grand-père pour la première fois. Ou comme chaque fois que j'entends le chant de cette sirène qui me dit "viens !"...

Je crois qu'un jour je vais la rejoindre, cette sirène. Et qu'ensemble nous allons marcher jusqu'à... oui : toucher cette ligne d'horizon.

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