40 ANS DE VOYAGE A PIED

Et vous, pourquoi marchez-vous ?

TÉMOIGNAGES

Suzanne Prat Suzanne Prat

Suzanne Prat

Parce que j'en ai rêvé. Longtemps, nos collines méditerranéennes odorantes furent seules à m'offrir la plénitude du sentiment d'appartenance à la Terre, la profusion des sensations, la beauté. À la fin de la guerre, à la place du side-car réquisitionné, mes parents reçurent une jeep. Depuis notre petite ville coincée au pied des Pyrénées, nos échappées à la mer et à la montagne, désormais possibles, prenaient des allures d'expédition. Après Argelès, nous guettions l'apparition de la Grande Bleue. Nous admirions les cuivres rutilants, les boiseries aux vernis sombres du "El Mansour", amarré au quai de Port-Vendres, dans l'affairement bruyant des grands départs. Quand pourrions-nous gravir la passerelle, mettre le cap vers nos départements français d'Outre-mer, être de ceux qui s'accoudent nonchalamment au bastingage ? Dans les classes, les grandes cartes murales Vidal-Lablache nous apprenaient le monde. Nous récitions la litanie des comptoirs des Indes avec la tranquille application des possédants. Un jour, dans notre cinéma aux fauteuils cabossés débarqua une famille de voyageurs avec ses films sautillants ; pour la première fois, j'ai respiré le parfum du tiaré. Plus tard, ficelée dans un lycée aux murs trop hauts pour laisser voir le ciel, je m'en évadais en écoutant ma prof d'espagnol raconter les conquistadores de sa voix gourmande. J'ai décrété que j'irai à Cuzco et au Machu Picchu par El Camino del Inca... Je partirai, je sentirai, je verrai, je découvrirai ! Quand je me suis mise à arpenter le monde, c'est par le désert que je commençai. Au pied de l'Assekrem, j'appris à caler mon corps contre la terre épineuse sur un tapis de sol mince, la tête couverte d'étoiles. C'était parti, le monde aux pieds. Avec Terres d'Aventure, je pus larguer les habituelles attaches et partir "seule", sûre que le petit groupe inconnu qui allait partager mes découvertes respecterait mes silences et ne parlerait que de voyages dans les rires enivrés par les saveurs du soir. Car le repos est aussi le plaisir du marcheur. Faudra-t-il accepter que l'horizon se rétrécisse parce que les genoux se sont mis à grincer ? Mes balades hebdomadaires dans la campagne toulousaine restent essentielles à ma vie : personne ne peut me donner son regard pour voir les aubépines en fleur et la chaîne enneigée des Pyrénées, au loin. Et je rêve encore d'un prochain voyage, à pied, bien sûr ! Il sera désormais à ma - petite - mesure. Renoncer ? Pas encore, monsieur le bourreau !

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