Terre, une invitation au voyage

Géorama musical : Peace & Dance

Patrick Thévenin
Géorama musical : Peace & Dance

Genre culturel mineur, comme aimait à le répéter le provocateur Serge Gainsbourg, la pop music a marqué de son empreinte et accompagné luttes, combats, révolutions et émeutes à travers les décennies.

De la techno, étendard vibrant de la jeunesse tunisienne aux raves qui ébranlèrent l’Angleterre de Thatcher, du beat disco qui marqua le tempo du New York scintillant des années 1970 à la bande-son de la Movida espagnole, le rythme s’est fait mieux que quiconque le témoin des mutations politiques et sociales du XXe siècle. Petit passage en revue du beat engagé.

Angleterre - Acid House

À la fin des années 1980, alors que l'Angleterre se remet à peine de la secousse provoquée par le punk, une bande de jeunes DJs (Paul Oakenfold, Danny Rampling, Johnny Walker et Nicky Holloway) revenus d'Ibiza, et la tête encore dans les étoiles, décide de retranscrire cet esprit festif et libertaire en plein Londres. Boostées par les disques de house music qui débarquent de Chicago, les premières soirées anglaises dédiées à ce nouveau genre musical attirent une foule cosmopolite. Clubbers avertis, supporters de foot, célébrités nocturnes, skins et ex-punks oublient leurs différences pour mieux faire la paix en dansant. Rapidement interdites par la police et le gouvernement Thatcher qui voient d'un mauvais oeil cet appel à faire la fête et n'en faire qu'à sa tête, le mouvement va essaimer et multiplier les soirées illégales appelées raves. Organisées en périphérie des grandes villes, transformant usines à l'abandon ou friches en plein air en nouvelles extensions du domaine de la fête, les raves — célébration de l'hédonisme, de la dance et de l'ecstasy — vont devenir le symbole de l'opposition de la jeunesse à la rigueur et à l'autoritarisme du gouvernement Thatcher. Entre les tabloïds alarmistes qui enjoignent les parents à empêcher leurs enfants de sortir, la police qui traque les fêtes sauvages et confisque le matériel, le jeu du chat et de la souris en forme d'affrontements entre clubbers et forces de l'ordre va rapidement atteindre ses limites. En 1994, le Criminal Justice Act, une loi qui donne plein pouvoir à la police, achève de tuer les raves. Reste alors dans l'inconscient collectif, une poignée d'années surnommées « Second Summer Of Love », où l'Angleterre ne pense qu'à s'éclater et danser, et dont la philosophie a contaminé le moindre recoin de la pop culture.

Japon - Musique environnementale

À gauche : pochette du vinyle The Body Is A Message Of The Universe de Shiho Yakudi, 1987 ©D.R. À droite : Jun Fukamashi au clavier. Il fait partie des nombreux artistes japonais du genre, réunis dans la compilation Kankyo Ongaku - ©The Jun Fukamachi Project

Dans les années 1980, alors que l'économie du pays est au beau fixe, le Japon n'a jamais mieux inspiré le vers « Là, tout n'est que beauté, luxe, calme et volupté » en se focalisant sur les divers sons et bruits qui nous enveloppent toute la journée. Que ce soit ceux émis par un ascenseur, la musique diffusée dans les magasins, celle qu'on entend dans les bars ou les sonneries du métro, une attention très particulière est attachée au concept d'environnement sonore, comme une manière de repousser encore plus loin les frontières du zen. Inspiré par l'ambient, concept né dans le cerveau du producteur de génie Brian Eno, qui en 1978 conçut l'album Music For Airports pour patienter dans les architectures froides et stressantes des aéroports, mais aussi la musique d'ameublement inventée par Erik Satie au début du siècle ou les expérimentations avant-gardistes de John Cage, le Japon a popularisé la notion de « musique environnementale ». Dans cette mouvance qui mélange field recordings, nappes de synthétiseurs trafiqués, chants d'oiseaux, rythmiques éthérées, ambient et library music, plusieurs musiciens comme Ryuchi Sakamoto, Haruomi Hosono, Hiroshi Yoshimura ou Joe Hisaishi, vont pousser le concept dans ses retranchements développant des musiques fonctionnelles destinées au bien-être. Financé par des marques comme Sanyo, Toyota ou Muji, au top de son activité économique, le Japon va sonoriser un peu tout et n'importe quoi : centres commerciaux, immeubles de bureaux, appartements témoins, couloirs de métro ou toilettes publiques. Considérée par ses détracteurs comme une musique papier peint, juste bonne à cacher l'ultra libéralisme japonais, ses cadences de travail effrénées et son stress à fleur de peau, la musique environnementale japonaise retrouve depuis peu ses lettres de noblesse, surfant sur la mode de la méditation, mais aussi l'urgence de ralentir.

New York - Disco

À gauche : la fameuse piste de danse du « 2001 Odyssey Club » à Brooklyn, New York, en 1979 - ©Bill Bernstein/Courtesy The David Hill Gallery, London. À droite : la chanteuse américaine de disco Donna Summer, en 1976 - ©Picture Alliance/Bridgeman Images

Aux débuts des années 1970, New York est au bord de la banqueroute, des quartiers entiers sont à l'abandon, la mafia impose sa loi, et la ville est le point de chute de tous les excentriques de l'Amérique attirés par les prix bas des loyers, le brassage culturel et la promesse d'un ailleurs meilleur. C'est l'époque où naît le disco, mélange de funk et de soul, caractérisé par ses divas hautes en couleur, son rythme frénétique, ses feulements exaspérés et ses paroles qui ne parlent que d'affranchissement. Pourtant, le genre va vite s'avérer bien plus politique que les boules à facettes peuvent le laisser penser. Il accompagne ainsi l'essor du féminisme boosté par la pilule contraceptive, le mouvement de libération gay né des émeutes de Stonewall en 1969 et les protestations civiques qui agitent la communauté afro-américaine. Très vite l'Amérique cède à la folie du disco, et des clubs, comme le Paradise Garage, le Xenon ou le Mudd, se multiplient. Mais c'est le légendaire Studio 54 qui va le mieux symboliser cette période où New York ne pense qu'à s'envoyer en l'air, en mélangeant jet-set et bas de l'échelle sociale, gay et straights, Noirs et Blancs, poudre blanche et bacchanales nocturnes. La fête pourtant a ses limites. Devenu ultra-populaire, porté par Saturday Night Fever qui explose le box-office, le disco a aussi ses détracteurs. L'animateur Steve Dahl va par exemple organiser lors d'un match de base-ball à Chicago un gigantesque autodafé de vinyles aux cris de « Disco Sucks » qui rencontre un succès surprenant. Mais c'est véritablement l'épidémie du Sida, au tout début des années 1980, qui marquera la fin de cet hédonisme forcené. Les principaux acteurs de cette folie nocturne disparaissent un à un, les clubs se vident puis finissent par disparaître et l'explosion disco devient rapidement un objet de memorabilia.

Espagne - Nueva Ola

À gauche : le groupe Diseño Corbusier, créateur du label underground Auxilio de Cientos entre 1982 et 1988 ©Diseño Corbusier. À droite : pochette de la compilation La Contra Ola, 2018, qui retrace le mouvement post-punk électronique en Espagne, entre 1980 et 1986. - ©Les Disques Bongo Joe

Avec la mort du général Franco en 1975 et l'arrivée au pouvoir du roi Juan Carlos qui signe la fin de près de 40 ans de dictature, l'Espagne s'achemine enfin vers la démocratie. Les artistes et intellectuels qui ont fui reviennent, un vent de liberté souffle sur le pays et Madrid est prise d'une agitation sans pareille : la Movida. Ou le mouvement culturel qui va faire entrer l'Espagne dans la modernité après de longues années d'isolement. À Madrid, le quartier de Malasaña, la salle de concert Rock-Ola, la galerie Vijande, le cinéma Alphaville qui projette les premiers Almodóvar ou la Casa Costus surnommée la Factory Ibérique, se mélange une faune de performeurs, stylistes, musiciens cinéastes, peintres et créatures. Émerge ainsi dans le sillage de la Movida toute une génération de musiciens qui vont peu à peu dessiner les contours de la Nueva Ola. Un genre qui emprunte au punk son côté brouillon et bruyant, son imagerie « do it yourself » et ses provocations faciles, plutôt que son radicalisme politique. Éparse et déjantée comme la Movida, la Nueva Ola va, dans un même élan, produire tout et son contraire. Des mélodies yéyé revisitées par des groupes comme Alaska y Los Pegamoides ou Radio Futura, du punk potache comme chez Kaka Deluxe ou les premières expérimentations électroniques espagnoles avec El Aviador Dro ou Diseno Corbusier qui, influencées par Kraftwerk, construisent un rétro-futurisme de pacotille. Mais l'explosion commerciale de la Movida, sa récupération par le gouvernement socialiste qui espère en tirer les bénéfices, fait rapidemment exploser le caractère subversif du mouvement. Ne reste aujourd'hui de cette folle période que les glorifiés pour toujours et les oubliés sur la route que la jeunesse espagnole, 40 ans plus tard, s'emploie aujourd'hui à réhabiliter.

Tunisie - Techno

À gauche : pochette de l’album Tawa (Remixes) de la DJ tunisienne Deena Abdelwahed, 2019 - ©Judas Companion/InFiné. À droite : sous la pluie de février, des milliers de jeunes Tunisiens se sont rassemblés pour le festival des Dunes électroniques, à Nefta, dans le désert. - ©Ons Abid

Avec la révolution de Jasmin de 2010, la techno – qu'on pouvait entendre plus généralement dans les clubs tunisiens pour touristes, c'est-à-dire ceux où l'on sert de l'alcool – est devenue le symbole d'une jeunesse qui regarde vers le futur. Au début des années 1990, tout a changé pour les musiques électroniques en Tunisie quand les premières connexions Internet ont permis aux Tunisiens de se servir à loisir dans la gigantesque sonothèque mondiale dont ils avaient été privés pendant de longues années, réduits aux clips de MTV. En Tunisie où il est impossible d'acheter des disques ou d'en fabriquer à moins de se tourner vers l'étranger, le web a été plus qu'une révolution. Avec les premiers logiciels de composition vendus avec les magazines informatique, c'est tout une génération de musiciens en herbe qui s'est révélée. Une révolution souterraine, faite de fichiers échangés et de fêtes illégales, s'est ainsi regroupée en collectifs comme World Full Of Bass ou Arabstazy, dont les ramifications s'étendent désormais au-delà de la seule Tunisie. La scène électronique locale a fait des réseaux sociaux son arme principale, une manière de communiquer comme d'échapper à la vigilance de la police ou aux pressions des mafias locales. Et la ruse porte ses fruits, le nombre de festivals dédiés à l'électro s'est multiplié, on ne compte plus les fêtes sauvages, et la techno tunisienne n'a jamais été autant l'objet de toutes les convoitises. À l'image de Deena Abdelwahed et son album Khonnar, violente charge féministe et anti-patriarcale, noyée de rythmes métallurgiques et d'inspirations orientales, devenue le chouchou des meilleurs festivals électroniques européens, comme si l'Occident avait enfin compris ce que la musique arabe peut apporter à l'électro.

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