Terre, une invitation au voyage

Hong-Kong : face nature

Hubert Prolongeau
Hong-Kong : face nature

On ne s’attend pas à l’y trouver : la nature est pourtant très présente à Hong Kong, des parcs du centre-ville jusqu’aux plages et aux sentiers des Nouveaux Territoires.

Dans cette jungle urbaine coincée entre la montagne et la mer, de nombreux recoins d'air pur permettent d'échapper au béton et de lui découvrir un visage souvent méconnu.

Elle l'embrasse, l'enlace, l'enserre, parfois l'étreint, parfois se laisse écraser par elle. Hong Kong a beau, plus que d'autres métropoles encore, incarner une certaine folie urbaine et le grouillement d'humains contraints à chercher dans l'élancement des gratte-ciel la place qu'ils ne trouvent plus à terre, la nature lui dispute encore pied à pied la place qui fut la sienne. Sous les ponts pullulent les buissons, entre les immeubles se glissent quelques ficus, et les murs des jardins se font toujours griffer par les racines des banyans. Hong Kong ne se vit qu'au vertical. Dans cette course effrénée vers les cieux, les arbres accompagnent les buildings : leur mariage crée ainsi de surréalistes visions, que l'oeil avide de beautés urbaines traquera comme André Breton et ses disciples cherchaient dans les oeuvres les plus commerciales la soudaine éclosion d'une grâce inattendue et souvent involontaire.

Des jardiniers à l'oeuvre sur des bonsaïs dans les jardins de Nan Lai.

Cette végétation, grignotée régulièrement par la construction d'immeubles ou de quais qui mordent sur la mer, on a bien tenté de la domestiquer. Plusieurs parcs et jardins en offrent des visions arrangées, qui sont à la jungle ce que le chat de salon est au tigre. Ce sont les 13 hectares du Kowloon Parc, oasis du centre-ville qui abrite à la fois espaces de tai-chi, bassins à flamants roses et volières. Ce sont les admirables jardins de Nan Liang, près du couvent de Chi Lin, où la main de l'homme n'a rien laissé au hasard. Ce sont les banyans qui poussent au pied de la tour HSBC, et à deux doigts de celle de la Banque de Chine conçue par Pei, l'architecte de la pyramide du Louvre, en plein« Central », le quartier des affaires. HSBC a même fait construire un immeuble sur le principe du feng shui, comme le sont plusieurs barres d'immeubles qui ouvrent en leur milieu une vaste fenêtre pour laisser circuler le vent. Et certains propriétaires plantent en plus sur leurs terrasses arbrisseaux et potagers...

Hong Kong et sa végétation urbaine

Près de 2 000 macaques vivent en ville, tellement chez eux que la municipalité a lancé un programme de limitation des naissances. Partout, les oiseaux les accompagnent. Ils sont parmi les rois de Hong Kong : aigles volant dans le ciel bleu, moineaux piaillant dans le centre ville, grues et aigrettes atterrissant sur les marais... Un marché du quartier de Kowloon en propose des centaines, dans un pépiement permanent. Mais cette nature bridée redevient sauvage dès qu'on lui cède la place. Et ce sont alors des espaces verts parcourus le weekend par des Hongkongais se redécouvrant une âme bucolique et qui font, ô paradoxe, de cette destination urbaine étourdissante également une destination nature. Un voyage à Hong Kong est, en effet, une expérience étonnante, tout en nuances.

À Mai Po, dans les Nouveaux Territoires, ces terres situées ente Kowloon et la Chine et qui deviennent de plus en plus la banlieue de la ville, une réserve accueille 100 000 oiseaux migrateurs, dont 35 espèces menacées, petite spatule ou mouette de Saunders. Dans le parc national de Lu Keng se trouve une héronnière, où ces échassiers savent qu'ils seront tranquilles. À Nam Sang Wai, Monsieur et Madame Yau ont ouvert un petit restaurant au bord d'un marais, où ils élèvent des poissons qu'ils revendent au gouvernement. Leurs fils, après des études au Canada, viennent leur donner un coup de main. Ici, les oiseaux en difficulté sont accueillis et soignés.

Hong Kong et sa végétation urbaine

La grue de Sibérie, en voie d'extinction, commence à s'y reproduire de nouveau. Au loin, souvent rendus fantomatiques par la brume, on voit se dresser les gratte-ciel neufs de Shenzen, en Chine. Ces longs morceaux de terre, envahis par la mangrove, sont aussi une zone de contrebande et de passage humain : cigarettes moins chères en Chine qu'à HongKong et lait en poudre moins cher à Hong Kong qu'en Chine s'échangent sur des sables mouvants où se sont abîmés beaucoup de ceux qui, fuyant la Chine Populaire, ont cru atteindre un sort meilleur dans les rues de la plus libre Hong Kong.

Plus loin s'étendent les plages de Long KaWan ou de Sai Wan. Criques de sable blanc, face à une mer de Chine qui en balaie les rives de vagues que certains surfent. Des baigneurs goûtent une eau plutôt fraîche. La nuit, des jeunes en trottinette électrique viennent là mettre de la musique et faire trois petits tours de danse. Des sangliers s'aventurent parfois jusqu'au bord de plage. De là partent des sentiers de randonnée qui permettent de s'élever. Le MacLehose trail, qui traverse les Nouveaux Territoires de Pak Tam Chung à Tuen Mun, offre des échappées comme celle qui, grimpant au Sharp Peak, offre une très belle vue sur la mer.

Hong Kong et sa végétation urbaine

Parfois, la saignée d'un glissement de terrain coupe la route en deux. Des papillons volètent dans les airs. Des arbres sont à terre, jetés là par les typhons. Les rangers de l'AFCD (Agriculture, Fisheries and Conservation Department) passent trois par trois, en uniforme bleu. On ne se douterait pas à arpenter ces sentiers touffus que grouille à côté une ville étouffante. Le long du chemin se trouvent plusieurs petits villages, comme Fing Hang. Ils sont habités par différentes ethnies (les Hakka, les Tang...). Les buffles paissent dans les rues et aux alentours. Les maisons sont souvent abîmées, certaines tombant même en ruines. Dans un potager, des filets de pêche tendus au-dessus d'elles protègent les plantations. Des ostréiculteurs officient sur les bords de petits restaurants à qui ils vendent directement leur pêche.

« Autant les grandes cités de Hong Kong et Kowloon portaient la marque de l'homme blanc, autant les terres que nous traversions maintenant appartenaient encore aux moeurs, aux traditions millénaires de la campagne chinoise », écrivait déjà Joseph Kessel en 1957.

Sur les murs, des banderoles indiquent l'un des principaux conflits de l'île : la récupération par le gouvernement de terres en friche que les villageois annexent sans vergogne et qu'on leur reprend parfois violemment en les clôturant et en chassant les bêtes ou les hommes qui s'y étaient installés. « La nature est là pour affirmer qu'il est un autre destin pour notre île que d'être submergée par la population, explique Patrick Tong WaiLong, arrivé de Chine avec ses parents il y a soixante ans. Dans les marais, il y a le projet de construire 2 250 appartements sur 90 hectares. Il a pour l'instant été bloqué. Mais jusqu'à quand ? Les promoteurs ici ont souvent le dernier mot ».

Hommes contre nature, promoteurs contre paysans, démographie contre tranquillité : la sauvagerie de Hong Kong, ce « monstre sacré de l'univers » (Kessel, encore...) est aussi dans ce combat-là.

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