40 ANS DE VOYAGE A PIED

Et vous, pourquoi marchez-vous ?

TÉMOIGNAGES

Antoine De Baecque Antoine De Baecque

Antoine De Baecque

Historien, auteur d'Une histoire de la marche, aux éditions Perrin, 3 mars 2016

Grâce au mouvement régulier du pas à pas, cette progression à hauteur et à vitesse d’homme, je marche. Je sens mon corps, je me frotte au chemin, j’entre dans le paysage, je retrouve un habitus naturel. Comme une fusion par l’endurance de l’effort. "Je parle aux arbres" écrivait Octave Mirbeau, "j’ai reconquis ma pureté". Il déambulait sac au dos, et seule la marche, effectivement, peut faire vibrer ce sentiment fraternel avec les arbres, sororal avec les fleurs. La marche est une expérience des sens, de celui qui explore avec ses pieds tous ses sens jusqu’aux limites possibles, même au-delà des limites : aller au-delà de la douleur et du plaisir, décupler infiniment le pouvoir de la vue, de l’odorat, déployer une tactilité surpuissante. La marche laisse son empreinte sur l’étoffe sensible de l’homme. Ces retrouvailles avec soi-même sont le produit d’une errance au plus profond de son être, une errance au plus loin en compagnie de ses propres jambes. Cette déambulation pédestre implique aussi pour moi une écriture. Marcher fait penser puis écrire. Comme tout marcheur qui réfléchit, puis écrit, en marchant, je m’inspire de fait de Rousseau : "Jamais je n’ai tant pensé, tant existé, tant vécu tant été moi, si j’ose dire, que dans les voyages que j’ai faits seul et à pied". La marche est une incitation au voyage et au partage de ce même voyage, mais également un prolégomène à l’écriture, telle une scansion du corps indispensable au rythme de la narration. J’écris ainsi en imitant la marche ; je lance la phrase en avant, puis elle retombe, et se relève, plus légère, et se repose à nouveau. Elle finira par me conduire quelque part, peut-être pas exactement là où je pensais, mais je repartirai, changeant de rythme, de paysage intérieur et de mémoire. Ce mouvement est indissociable de celui du pas et de celui du stylo : l’écriture est devenue pour moi la mémoire du chemin, de ces événements innombrables que j’ai vus et ressentis, comme une provision d’images et de sensations : une musicalité si particulière du récit. Je marche donc au rythme de ce que j’aimerais appeler, le grand Livre de la marche.

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