40 ANS DE VOYAGE A PIED

Et vous, pourquoi marchez-vous ?

TÉMOIGNAGES

Lionel Habasque Lionel Habasque

Lionel Habasque

Président directeur général de Terres d'Aventure

Marcher vers les sommets : un voyage lent et humble

Un voyage lent
Le pic Lénine (7134m) se trouve au sud-est de la Kirghizie. De Paris au camp de base, cela représente déjà un long périple d'approche (6 jours aller/retour). Le temps de l'acclimatation(4 camps : 3600, 4300, 5300 et 6200) nécessite à chaque étape une période d'adaptation où tous les gestes deviennent un effort, il s'agit de ralentir chaque mouvement. Plus on monte, plus l'appétit diminue mais il faut continuer à s'alimenter car on brûle beaucoup de calories : il faut se forcer à manger très lentement, quitte à ce que le repas prenne beaucoup de temps. On se déshydrate vite, il faut donc boire beaucoup et la nuit il faut se lever plusieurs fois : sortir de son sac de couchage, embotter ses chaussures, sortir par -20°C et se soulager. un aller/retour inhabituellement lent. L'équipement (chaussures, équipement technique et surcouche de vêtement) est en soi chaque matin et chaque soir, un acte long. La marche elle aussi nécessite une mise en condition de la bonne lenteur pour adapter son propre rythme à l'altitude. Le passage des crevasses nécessite vigilance et lenteur pour l'assurer en toute sécurité. Mais ce rythme lent est aussi un moment privilégié pour couper avec son rythme de vie (plus de téléphone ni de mails) et s'adonner à des activités que l'on ne pensait plus accessibles. En montagne, on rêve beaucoup et le matin on se raconte comme des gosses ceux dont nous nous souvenons. Les temps d'acclimatation sont aussi un moment privilégié pour se retrouver avec soi-même (sa vie amoureuse, familiale, amicale, professionnelle). Ces longs moments d'acclimatation permettent aussi de retrouver certains goûts, comme la lecture, dans mon cas. On revient ainsi à l'origine du voyage : prendre son temps, prendre le temps de perdre son temps, apprécier le temps qui passe. Voyager à pied limite son temps de déplacement, permet de définir son propre rythme, de s'évader intellectuellement.

Un voyage humble
On ne peut pas lutter contre le temps d'acclimatation nécessaire. Le souffle court, la fatigue, les éventuels maux de tête nous ramènent très vite à notre statut. Le guide devient notre capitaine de route, pas question de dévier de ses conseils ou exigences, il est le garant de notre sécurité et il a la connaissance. En montagne, il faut savoir renoncer. 60 km/h de vent, de la neige fraîche et -25°C : les conditions d'atteinte du sommet n'étaient pas réunies pour aller au bout. Une si longue attente et approche pour au final rebrousser chemin à 6600m nous rappellent combien nous sommes si peu devant une nature si dominante. Vivre d'un strict minimum de confort pendant 15 jours (un bout de tente, de la nourriture lyophilisée, une toilette qui se résume au brossage de dent, fondre sa neige pour l'eau) nous rappelle l'extrême confort dans lequel nous vivons mais aussi notre capacité à nous adapter au dénuement. Accepter de souffrir dans la difficulté de la progression à haute altitude et parfois dans sa chair (gel de la cornée de l’œil et d'un doigt, sans séquelle) est une leçon face à l'extrême. L'adaptation des nomades kirghizes à un environnement naturel hostile me laisse pensif face à notre mode de vie hyper facilité. Il existe encore des lieux où la nature domine le monde et impose son rythme et ses exigences. Avoir l'humilité de s'y plier est un moment rare qui m'a conforté dans ma quête. Au final, ce voyage initiatique, lent et humble, fut un instant unique pour se retrouver face à soi dans un univers naturel extraordinaire, ce qui représente une forme de voyage qui nous ressemble et que nous voulons continuer à développer.

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